Martin Frigon est le réalisateur du documentaire Main basse sur la ville. Dans ce film, le cinéaste s'intéresse aux compagnies qui façonnent le centre ville de Montréal depuis les années 70 et qui tirent profit de l'étalement urbain. Avec pour toile de fond l’enquête menée par le journaliste Henry Aubin, le documentaire dénonce les dérives de cet urbanisme déshumanisé qui façonne nos territoires et nos modes de vie.

Le réalisateur Martin Frigon.

Le réalisateur Martin Frigon.

En réalisant mon film La grande invasion en 2012, qui s’intéresse à la spéculation immobilière et son impact sur les gens, j’ai été amené à découvrir le livre Les vrais propriétaires de Montréal d’Henry Aubin. Dans cette enquête, qui est en réalité une série d’articles, ce journaliste s’intéresse aux capitaux qui sont derrière le développement du centre-ville de Montréal dans les années 70. Le livre pose la question suivante : À qui appartient Montréal ? L’hypothèse de départ est qu’il y a une Manhattanisation de Montréal, avec des capitaux américains qui seraient derrière ce redéveloppement. En fouillant, il se rend compte que ce sont essentiellement des capitaux européens.

En lisant ce livre, je découvre que les problématiques évoquées par Henry Aubin sur les années 70 sont encore extrêmement actuelles. D’où la pertinence de lire ce livre 50 ans plus tard, et d’où le pathétique de l’affaire - pourquoi n’est-on pas encore sorti de ce paradigme de développement 50 ans plus tard ? Il dénonce la destruction des milieux naturels et du territoire agricole, l’étalement urbain et la spéculation foncière. Il dénonce l’emprise de l’automobile sur la ville. Il dénonce des problématiques encore extrêmement actuelles d’où l’importance de prolonger l’enquête d’Aubin dans la ville d’aujourd’hui pour faire un portrait des principaux acteurs du développement à Montréal aujourd’hui.
J’étais vraiment étonné de constater que les compagnies qui développaient le centre ville de Montréal à l’époque bâtissaient non seulement les immeubles, mais également les routes, les ponts, et les premières banlieues sur la rive sud. Elles achètent les terres agricoles pour des bouchées de pain. Ces compagnies tirent profit de l’étalement urbain. 90% des compagnies sous la loupe d’Henry Aubin ont des intérêts dans l’automobile et le pétrole. Quand tu fais la somme de tout ça, c’est fascinant. Cela construit une toile d’araignée de béton qui est une aberration totale.

On est rendus parties prenantes de ce système, on est rendus hyper dépendants à l’automobile et cette hyperdépendance a été créée. Ces compagnies ne font pas que façonner la ville, elles façonnent nos modes de vie. Quand tu étales la ville à l’infini et qu’il n’y a pas de service, tu stimules et encourages une économie où tu deviens dépendant de l’automobile et des biens manufacturés. Cette économie là ne tombe pas du ciel, et comme le dit André Lortie : « L’automobile est un facteur essentiel de l’économie de marché dont l’aménagement du territoire dans sa forme actuelle est le reflet spatial »
Salle comble lors d'une projection du documentaire Main basse sur la ville. 

Salle comble lors d'une projection du documentaire Main basse sur la ville. 

Connaître la ville, connaître les acteurs du développement, c’est un savoir très positif. Ce n’est pas décourageant, c’est au contraire fondamental et je ressens ça dans les réactions après les projections, il y a un intérêt et un appétit pour le sujet. Les gens sont reconnaissants et ravis d’avoir eu accès à ce pan de leur histoire. J’ai servi de passeur entre Henry Aubin et les gens, j’ai repris cette problématique pour la mettre sur la place publique. Je comprends mal pourquoi ces questions ne sont pas plus centrales ou plus souvent débattues.
Photo du tournage de Main basse sur la ville. 

Photo du tournage de Main basse sur la ville. 

Le documentaire est un outil d’intervention social pour moi. Je suis tombé sur l’oeuvre de Pierre Perrault au cégep comme Obélix dans la potion magique, j’ai réalisé ce qu’on pouvait faire avec une caméra : on peut parler de nous, de nos problèmes. C’est une fenêtre sur le réel extraordinaire. En documentaire, on ne fait pas parti de l’économie du vedettariat, c’est très difficile, on donne la parole aux gens ordinaires et on concurrence des conglomérats médiatiques immenses. Je prends la caméra comme une arme pour changer les choses mais c’est très difficile.

Une soirée projection-débat est organisée autour du film Main basse sur la ville ce jeudi aux Jardineries.

Posted
AuthorLa Pépinière I Espaces collectifs